Le Pr Vincent Darrouzet est une figure majeure de l'ORL et de l'audiologie en France. Seize ans chef de service au CHU de Bordeaux, président du Conseil National Professionnel d'ORL de 2020 à 2023, il vient d'être décoré de la Légion d'honneur. Il a répondu à nos questions au moment précis où il choisit de ne plus opérer.

« Laisser faire sans LE faire » doit éviter toute perte de chance. Et « LE faire sans laisser faire », c'est faillir à son devoir de transmission.

Pr Vincent Darrouzet

Qu'est-ce qui vous a conduit à vous spécialiser dans ce domaine ?

Mon père était un ORL thermaliste célèbre, mais aussi un chercheur ayant travaillé à l'INSERM sur la toxicité cochléaire des antibiotiques aminoglycosidiques. Adolescent, je n'ignorais rien de l'anatomie et même de l'ultrastructure de la cochlée telle qu'on la connaissait à l'époque ! Faire médecine m'est apparu une évidence compte tenu de mon environnement familial, un choix de vie presque naturel.

Reçu interne des hôpitaux, c'est vers l'ORL que je me tournais, car j'avais le souhait de devenir chirurgien. J'ai touché à tout dans cette spécialité si vaste : cancérologie, rhinologie, puis otologie. Et là, je connus une vraie révélation. Il faut dire que j'avais des maîtres prestigieux — les Professeurs Portmann, Bébéar et Dauman — qui avaient tous trois une très grande notoriété nationale et internationale dans ce domaine. Je n'avais qu'à m'inscrire dans leurs traces. Jean-Pierre Bébéar fut mon guide !

L'homme derrière le médecin

Quelles valeurs personnelles vous guident dans votre travail au quotidien ?

Ceux qui me connaissent savent mon attachement viscéral, presque obsessionnel, aux valeurs éthiques du métier de médecin et à la qualité du dialogue singulier médecin-malade. Or ces valeurs sont aujourd'hui en danger, pour de multiples raisons, notamment sociologiques.

J'ai eu l'immense honneur d'enseigner la médecine — ce qui ne se réduit pas à l'étroit domaine de sa spécialité. Enseigner la médecine, c'est justement avoir ce privilège de transmettre des comportements et des règles éthiques génériques. C'est instruire du poids des mots et des regards. C'est transmettre qu'on « ne soigne pas des maladies mais des malades », comme disait le médecin et philosophe Georges Canguilhem. Enseigner, c'est dire qu'il faut savoir renoncer, dire non, dire « je ne sais pas » même si on déçoit, et parfois choisir de seulement parler et éduquer.

Il y a bien sûr aussi cet investissement dans l'otologie et l'otoneurochirurgie. J'ai été profondément épris de cette chirurgie à haut risque, si méticuleuse et exigeante, où le cerveau parle à la main, et où la main dit au cerveau le ressenti des doigts pour pondérer le geste. J'ai été passionné de la transmettre, même si confier le geste noble à plus jeune est anxiogène : car « laisser faire sans LE faire » doit éviter toute perte de chance, et « LE faire sans laisser faire », c'est faillir à son devoir de transmission.

Qu'est-ce qui vous a le plus marqué dans vos responsabilités ?

J'ai été seize ans chef de service, huit ans chef de pôle, et membre de la CME du CHU de Bordeaux pendant trente ans. Je peux dire aujourd'hui que j'ai beaucoup donné à cet hôpital public, que j'ai connu rayonnant jadis et fragile aujourd'hui.

Assurer ces responsabilités enrichit… l'esprit… à défaut d'autre chose ! Je pense qu'arrivé à maturité, cet investissement administratif est nécessaire. Il faut oublier « sa liste de lecture » pour entendre des musiques différentes. On s'extrait dès lors de ses rôles déjà cumulés de médecin, de chirurgien, d'enseignant voire de chercheur, pour enfiler un costume dont les poches sont, c'est vrai souvent, vides ou cousues. Et l'on s'enrichit à négocier, incarner, susciter, dialoguer, convaincre, mobiliser, rassurer, projeter, insister — mais aussi parfois agacer, s'insurger, refuser, regretter, déplorer, en essayant de ne pas renoncer ou abandonner, car on porte les projets des autres.

Tout récemment, j'ai occupé la fonction toute bénévole de président du Conseil National Professionnel d'ORL, pendant trois ans, de 2020 à 2023, et ce fut passionnant. C'est un grand honneur de se voir confier ce rôle. C'est surtout beaucoup de responsabilités, car on devient l'unique interlocuteur de l'État, de ses ministères et de ses agences pour tout ce qui a trait au métier d'ORL et à son environnement paramédical.

Même s'il est concerné par l'ensemble des thématiques de la spécialité, notre CNP est devenu un acteur majeur dans le domaine de l'audiologie, au travers de propositions fortes de nature à améliorer l'accès aux aides auditives pour les plus fragiles et les plus éloignés des soins. Il porte également un projet de registre de pratiques professionnelles très ambitieux et innovant, basé sur le retour patient après appareillage. Ces ambitions, nous les partageons avec les audioprothésistes, sans lesquels rien ne sera possible.

Sa vision de l'audiologie

Quelle est la place de la France dans la recherche mondiale en audiologie ?

La France a un grand renom dans ce domaine. Elle est forte de plusieurs équipes de recherche et d'équipes cliniques travaillant main dans la main pour le progrès de cette science. Sans certains freins étatiques, il est clair que nous aurions été les premiers à expérimenter avec succès la thérapie génique de la surdité à l'otoferline chez l'homme.

Le dynamisme de l'Institut de l'Audition, en lien avec l'Institut Pasteur, est à souligner, comme l'est également la naissance récente du CERIAH — Centre de Recherche et d'Innovation en Audiologie Humaine — sous la houlette du Pr Paul Avan. C'est une excellente opportunité pour impulser une nouvelle dynamique collaborative en France dans le domaine de la recherche translationnelle dédiée à l'audition. Il faut le conforter pour garder notre leadership.

Un ordre des audioprothésistes serait-il bénéfique ?

La plupart des métiers de l'humain ont choisi de mettre en place un Ordre. C'est nécessaire pour traiter en interne les dérives et mauvaises pratiques, et poser des règles de comportement et un code de déontologie. Je ne comprendrais pas qu'une profession du soin, dépendante de l'argent public, puisse avoir peur de réguler voire de sanctionner ceux qui dévient du chemin de la pertinence et de l'éthique.

J'ai toujours été personnellement favorable à la naissance d'un ordre des audioprothésistes, et c'est l'avis unanime des trois instances de l'ORL composant le CNP. Cette idée a fait son chemin et beaucoup d'audioprothésistes y sont désormais favorables, au regard de ces abus et de ces fraudes qui nuisent gravement à leur image. Une profession à Ordre est davantage respectée par les tutelles.

Et qui dit naissance d'un Ordre dit également création d'un CNP portant la voix de la pertinence, en dehors de tout lien d'intérêt et d'une défense purement syndicale de la profession. Les audioprothésistes devraient également se doter d'une société savante. C'est à mes yeux indispensable pour achever la mue de cette profession et lui donner toutes ses lettres de noblesse.

Quels sont les principaux défis de l'audiologie dans les prochaines années ?

Ce n'est un secret pour personne que certains patients ont des difficultés d'accès à l'audioprothèse malgré le 100 % santé. Ce n'est plus, ou presque plus, un problème pécuniaire. C'est un problème d'accès à la prescription pour les patients en maison de retraite, voire en EHPAD, ou de ceux qui ont du mal à se déplacer et vivent dans des territoires où les médecins sont rares.

C'est à mes yeux le principal défi que nous avons à relever ensemble, médecins prescripteurs et audioprothésistes. Le CNP d'ORL, sous ma présidence ou sous celle plus actuelle du Pr Michel Mondain, a fait des propositions constructives permettant de garder la pertinence médicale de la prescription tout en offrant un meilleur accès pour ce type de patientèle. Nous avons à travailler dessus avec nos amis audioprothésistes. Je pense qu'elles sont de nature à améliorer grandement la situation.

Message aux futurs médecins

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes médecins ?

Malheureusement, nous ne formons pas assez d'ORL en France aujourd'hui. C'est un choix gouvernemental délétère, vieux de vingt ans, et qui perdure. Nous ne sommes pas écoutés. Les spécialistes feraient-ils peur ? En tout cas, nous ne ferons pas face au départ en retraite de la génération formée dans les années 80. Nous savons que nous serons de moins en moins nombreux dans les vingt ans qui viennent. C'est écrit.

Nous observons également que les plus jeunes des ORL ont un appétit moins marqué pour l'audiologie que leurs aînés et, pire, parfois s'en détournent. Cela me choque. Il appartient aux formateurs d'insister sur l'importance sociétale de l'audiologie. Elle incombe aux ORL ! Il faut qu'ils prennent conscience de ce que le pays attend d'eux et qu'ils se recentrent sur les fondamentaux de leur métier.

L'ORL offre-t-elle des perspectives attractives aux jeunes générations ?

J'en suis persuadé. L'ORL est devenue une spécialité chirurgicale au même titre que l'orthopédie, la neurochirurgie ou la chirurgie vasculaire. Elle l'a voulu et obtenu. Partant, les étudiants choisissent cette spécialité en se voyant comme des chirurgiens exclusifs. C'est une erreur d'analyse fondamentale : comme l'ophtalmologie, elle est aussi une spécialité médicale. Et nous savons que l'essor formidable des thérapeutiques médicales fera que la chirurgie aura beaucoup moins de place demain qu'aujourd'hui. Il faut qu'ils s'y préparent.

Parallèlement, notre population vieillit et les besoins en consultation ORL augmentent. Qui mieux que les ORL sera en capacité de prendre en charge la surdité, les vertiges, les troubles de l'équilibre touchant un nombre croissant de patients ? La « paramédicalisation » prônée par nos gouvernants est une solution dégradée : le diagnostic doit rester médical. Mais pour ne pas donner raison à ceux qui décident pour nous, j'ai envie de dire aux jeunes ORL : « C'est votre rôle, soyez au rendez-vous ! » Il n'y a rien de plus passionnant dans notre métier que l'audio-vestibulométrie, et les moyens modernes — audiométrie par IA, assistants médicaux — vont grandement vous faciliter la tâche.

Un moment clé

Un souvenir de carrière que vous aimeriez partager ?

Je crois que je vis aujourd'hui le moment clé de ma carrière. Même si cette clé ferme un peu la porte… celui où l'on fait le choix de ne plus opérer après avoir tant opéré ! Celui où, en se retournant, on se rend compte que l'on a rempli son rôle de médecin hospitalier vis-à-vis des patients, de chercheur au travers des innovations portées, et d'enseignant auprès de ses élèves. Celui où l'on se réjouit de laisser derrière soi une équipe formée et compétente.

Je viens d'être décoré de la Légion d'honneur au terme de cette longue carrière, et ce fut pour moi un moment d'extrême émotion. D'autant que cette décoration m'a été remise par l'ancien directeur général de mon CHU, qui a souhaité que soit ainsi honoré mon parcours de médecin et mon engagement de tous les instants en faveur de l'hôpital public.

Mais ce n'est pas fini. Je continue à soigner au CHU et à m'impliquer dans l'otoneurologie vestibulaire, pour faire en sorte que les patients atteints de vertiges et de troubles de l'équilibre puissent trouver partout un interlocuteur en France. Je m'investis enfin dans la création d'un Institut de Recherche sur l'Équilibre et les Vertiges (IREV), pour financer la recherche fondamentale et clinique en France dans ce domaine si négligé par nos tutelles.

Une phrase à laisser à ceux qui nous lisent ?

L'audiologie évolue à très grande vitesse, poussée par la génétique et l'IA. Nous ne répondrons aux besoins croissants des Français qu'en travaillant ensemble — ORL, audioprothésistes et orthophonistes. C'est notre intérêt commun. Nous défendrons bien mieux unis que séparés cette juste cause auprès de nos tutelles.