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Entretien avec Vincent Darrouzet

Portrait du pr Vincent Darrouzet

"Je n’avais qu’à m’inscrire dans leurs traces. Jean-Pierre Bébéar fut mon guide !"

Professeur Darrouzet, merci de nous accorder cet entretien. Vous êtes une figure
majeure de l’ORL et de l’audiologie en France. Pour nos lecteurs, pourriez vous vous
présenter et nous dire ce qui vous a conduit à vous spécialiser dans ce domaine ?

Mon père était un ORL thermaliste célèbre mais aussi un chercheur ayant travaillé à
l’INSERM sur la toxicité cochléaire des antibiotiques amino-glycosidiques.

Adolescent, je n’ignorais rien de l’anatomie et même l’ultrastructure de de la cochlée telle que connue à l’époque!

Faire médecine m’est apparu une évidence compte tenu de mon environnement familial, un choix de vie presque naturel.

Reçu interne des hôpitaux, c’est vers l’ORL que je me tournais car j’avais le souhait de devenir chirurgien. J’ai touché à tout dans cette spécialité si vaste: cancérologie, rhinologie, puis otologie.

Et là je connus une vraie révélation.

Il faut dire que j’avais des maîtres prestigieux (les Professeurs Portmann, Bébéar et Dauman) qui avaient tous trois une très grande notoriété nationale et internationale dans ce domaine.

Je n’avais qu’à m’inscrire dans leurs traces. Jean-Pierre Bébéar fut mon guide !

L'homme derrière le médecin

On vous connaît comme un expert en otologie et otoneurochirurgie. Mais derrière les
titres, quelles valeurs personnelles vous guident dans votre travail au quotidien ?

Ce qui me connaissent savent mon attachement viscéral, presque obsessionnel aux
valeurs éthiques du métier de médecin et à la qualité du dialogue singulier
médecin/malade. Or ces valeurs sont aujourd’hui en danger, pour de multiples raisons,
notamment sociologiques.

J’ai eu l’immense honneur d’enseigner la médecine. Ce qui ne se réduit pas à l’étroit domaine de sa spécialité.

Enseigner la Médecine c’est justement d’avoir ce privilège de transmettre des comportements et des règles éthiques génériques. C’est instruire du poids des mots et des regards. C’est transmettre qu’on « ne soigne pas des maladies mais des malades » comme disait la médecin et philosophe Georges Canguilhem 

Enseigner c’est dire qu’il faut savoir renoncer, dire non, dire « je ne sais pas » même si on déçoit et parfois choisir de seulement parler et éduquer.
Il y a bien sûr aussi cet investissement dans l’otologie et l’otoneurochirurgie. J’ai été
profondément épris de cet chirurgie à haut risque, si méticuleuse et exigeante, où le
cerveau parle à la main, et où la main dit au cerveau le ressenti des doigts pour
pondérer le geste.

J’ai été passionné de la transmettre même si confier le geste noble à plus jeune est anxiogène.. car « laisser faire sans LE faire » doit éviter toute « perte de chance ». Et «LE faire sans laissez faire », c’est faillir à son devoir de transmission.

Votre carrière a été marquée par de nombreuses responsabilités, comme chef de
service ou président d’organisations nationales. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans ces rôles ?

Effectivement, j’ai été 16 ans chef de service, 8 ans chef de pôle et membre de la CME du
CHU de Bordeaux pendant 30 ans. Je peux dire aujourd’hui que j’ai beaucoup donné à cet
hôpital public que j’ai connu rayonnant jadis et fragile aujourd’hui.

Assurer ces responsabilités enrichit…l’esprit…à défaut d’autre chose !

Je pense qu’arrivé à maturité, cet investissement administratif est nécessaire ! Il faut oublier « sa liste de lecture » pour entendre des musiques différentes. On s’extrait dès lors de ses rôles déjà cumulés de médecin, de chirurgien, d’enseignant voire de chercheur pour enfiler un costume dont les poches sont, c’est vrai souvent, vides ou cousues.

Et l’on s’enrichit à négocier, incarner, susciter, dialoguer, convaincre, mobiliser, rassurer, projeter, insister, mais aussi parfois agacer, s’insurger, refuser, regretter, déplorer, et essayant de ne pas …renoncer ou abandonner, car on porte les projets des autres.


Tout récemment, j’ai occupé la fonction toute bénévole de président du Conseil National
Professionnel d’ORL(CNP d’ORL) et ceci pendant 3 ans, de 2020 à 2023 et ce fut passionnant.

C’est un grand honneur de se voir confier ce rôle. C’est surtout beaucoup de responsabilités car on devient l’unique interlocuteur de l’Etat, de ses ministères et de ses agences pour tout ce qui a trait au métier d’ORL et à son environnement paramédical.
Même s’il est concerné par l’ensemble des thématiques de la spécialité, notre CNP est
devenu un acteur majeur dans le domaine de l’AUDIOLOGIE, au travers de propositions
fortes de nature à améliorer l’accès aux aides auditives pour les plus fragiles et les plus
éloignés des soins.

Il porte également un projet de registre de pratiques professionnelles très ambitieux et innovant basé sur « le retour patient » après appareillage.

Ces ambitions, nous les partageons avec les audioprothésistes sans lesquels rien ne sera possible.

"Sans certains freins étatiques, il est clair que nous aurions été les premiers à expérimenter avec succès la thérapie génique de la surdité à l’Otoferline chez l’homme."

La vision de l'audiologie

Selon vous, quelle est la place de la France dans le paysage mondial de la recherche en
audiologie ? Y a-t-il des axes à renforcer ?

La France a un grand renom dans le domaine de la recherche en audiologie. Elle est forte
de plusieurs équipes de recherches et d’équipes cliniques travaillant main dans la main pour le progrès de cette science. Sans certains freins étatiques, il est clair que nous aurions été les premiers à expérimenter avec succès la thérapie génique de la surdité à l’Otoferline chez l’homme.

Le dynamisme de l’Institut de l’Audition en lien avec l’institut Pasteur est à souligner comme est également à souligner la naissance récente du CERIAH (Centre de Recherche et d’Innovation en Audiologie Humaine) sous la houlette du Pr Paul Avan.

C’est une excellente opportunité pour impulser une nouvelle dynamique collaborative en France dans le domaine de la recherche translationnelle dédiée à l’audition. Il faut le conforter pour garder notre leadership dans ce domaine.

L’idée d’un ordre des audioprothésistes fait débat. Quelle est votre opinion sur ce sujet ? Une telle structure serait elle bénéfique pour le domaine ?

La plupart des métiers de l’humain ont choisi de mettre en place un Ordre.

C’est nécessaire pour traiter en interne les dérives et mauvaises pratiques et poser des règles de comportement et un code de déontologie. Je ne comprendrais pas qu’une profession du soin, dépendante de l’argent public, puisse avoir peur de réguler voire de sanctionner ceux qui dévient du chemin de la pertinence et de l’éthique.

J’ai toujours été personnellement favorable à la naissance d’un ordre des audioprothésistes et c’est l’avis unanime des trois instances de l’ORL composant le CNP. Cette idée a fait son chemin et beaucoup d’audioprothésistes y sont désormais favorables au regard de ces abus et de ces fraudes qui nuisent gravement à leur image.

Une profession à ORDRE est davantage respectée par les tutelles. Et qui dit naissance d’un ORDRE dit également création d’un CNP portant la voix de la pertinence en dehors de tout lien d’intérêt et d’une défense purement syndicale de la profession.

Les audioprothésistes devraient également se doter d’une société savante.
C’est à mes yeux indispensable pour achever la mue de cette profession et lui donner
toutes ses lettres de noblesse.

Quels sont, selon vous, les principaux défis et opportunités pour l'audiologie dans les
prochaines années ?

Ce n’est un secret pour personne que certains patients ont des difficultés d’accès à
l’audioprothèse malgré le 100 % santé. Ce n’est plus, ou presque plus, un problème pécuniaire.

C’est un problème d’accès à la prescription pour les patients en maison de retraite, voire un EHPAD ou de ceux qui ont du mal à se déplacer et vivent dans des territoires où les médecins sont rares.

C’est à mes yeux, le principal défi que nous avons à relever ensemble, médecins prescripteurs et audioprothésistes. Le CNP d’ORL, sous ma présidence ou sous celle plus actuelle du Pr Michel Mondain, a fait des propositions constructives permettant de garder la pertinence médicale de la prescription, tout en offrant un meilleur accès pour ce type de patientèle.

Nous avons à travailler dessus avec nos amis audioprothésistes. Je pense qu’elles sont de nature à améliorer grandement la situation.

Message aux futurs médecins

Votre parcours est une inspiration pour de nombreux jeunes médecins. Quels conseils
leur donneriez vous, qu’ils souhaitent se spécialiser en ORL ou simplement adopter une
pratique plus humaine ?

Malheureusement nous ne formons pas assez d’ORL en France aujourd’hui. C’est un
choix gouvernemental délétère vieux de 20 ans et qui perdure. Nous ne sommes pas
écoutés.

Les spécialistes feraient-ils peur ?

En tous cas, nous ne ferons pas face au départ en retraite de la génération formée dans les années 80. Nous savons que nous serons de moins en moins nombreux dans les 20 ans qui viennent. C’est écrit. Nous observons également que les plus jeunes des ORL ont un appétit moins marquée pour l’AUDIOLOGIE que leurs aînés et, pire, parfois s’en détournent.

Cela me choque.

Il appartient aux formateurs d’insister sur l’importance sociétale de l’audiologie. Elle
incombe aux ORL !  Il faut qu’ils prennent conscience de ce que le pays attend d’eux et
qu’ils se recentrent sur les fondamentaux de leur métier.

Pensez-vous que l’ORL, et l’audiologie en particulier, offrent aujourd’hui des
perspectives de carrière attractives pour les jeunes générations ?

J’en suis persuadé.

L’O.R.L. est devenue une spécialité chirurgicale au même titre que l’orthopédie, la neurochirurgie, la chirurgie vasculaire, etc.

Elle l’a voulu et obtenu.

Pourtant, les étudiants choisissent cette spécialité en se voyant comme des chirurgiens exclusifs. C’est une erreur d’analyse fondamentale. Comme l’ophtalmologie, elle est
aussi une spécialité médicale.

Et nous savons que l’essor formidable des thérapeutiques médicales fera que la chirurgie aura beaucoup moins de place demain qu’aujourd’hui. Il faut qu’ils s’y préparent.

Parallèlement, notre population vieillit et les besoins en consultation ORL augmentent. Qui mieux que les ORL seront en capacité de prendre en charge la surdité, les vertiges, les troubles de l’équilibre touchant un nombre croissant de patients ?

La « paramédicalisation » prônée par nos gouvernants est une solution dégradée. Le diagnostic doit rester médical.

Mais pour ne pas donner raison à ceux qui décident pour nous, j’ai envie de dire aux jeunes ORL: « c’est votre rôle, soyez aurendez-vous » !

Il n’y a rien de plus passionnant dans notre métier que l’audio-vestibulométrie et les moyens modernes (audiométrie par IA, assistants médicaux) vont grandement vous faciliter la tâche !

Conclusion

Une dernière question pour finir sur une note personnelle : y a t-il une anecdote, un
souvenir ou un moment clé de votre carrière que vous aimeriez partager avec nous ?

Je crois que je vis aujourd’hui le moment clé de ma carrière.

Même si cette clé ferme un peu la porte…Celui où on fait le choix de ne plus opérer après avoir tant opéré ! Celui où en se retournant, on se rend compte que l’on a rempli son rôle de médecin hospitalier vis à vis des patients, de chercheur au travers des innovations portées, et d’enseignant auprès de ses élèves ! celui où on se réjouit de laisser derrière soi une équipe formée et compétente.

Je viens d’être décoré de la Légion d’honneur au terme cette de longue carrière et ce fut pour moi un moment d’extrême émotion. D’autant que cette décoration m’a été remise par l’ancien directeur général de mon CHU, qui a souhaité que soit ainsi honoré mon parcours de Médecin et mon engagement de tous les instants en faveur de
l’Hôpital Public.

Mais ce n’est pas fini.

Je continue à soigner au CHU et à m’impliquer dans l’otoneurologie vestibulaire pour faire en sorte que les patients atteints de vertiges et de troubles de l’équilibre puissent trouver partout un interlocuteur en France.

Je m’investis enfin dans la création d’un Institut de Recherche sur l’Équilibre et les Vertiges (IREV) pour financer la recherche fondamentale et clinique en France dans ce domaine si négligé par nos tutelles.

Enfin, si vous retenez une phrase à laisser comme message à ceux qui nous lisent,
quelle serait-elle ?

L’audiologie évolue à très grande vitesse, poussée par la génétique et l’IA. Nous ne
répondrons aux besoins croissants des français qu’en travaillant ensemble, ORL,
audioprothésistes et orthophonistes.

C’est notre intérêt commun. Nous défendrons bien mieux unis que séparés cette juste cause auprès de nos tutelles !

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